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GOUROU

  • Photo du rédacteur: Serge Leterrier
    Serge Leterrier
  • il y a 3 heures
  • 5 min de lecture

GOUROU

De Yann Gozlan

Le marché du sens

 

De Serge Leterrier


« Gourou ne raconte pas comment on devient manipulé, mais pourquoi tant de gens souhaitent l’être. »


Dans Gourou, Yann Gozlan ne filme pas une figure d’emprise spectaculaire. Il filme un déplacement. Un glissement presque imperceptible. Quelque chose qui s’installe dans un espace déjà fragilisé. Le film avance sans fracas, sans démonstration excessive, avec la patience d’un processus qui se met en place parce que le terrain le permet. Le regard porté sur le gourou s’éloigne rapidement de la caricature pour toucher un point plus sensible, plus contemporain : la disponibilité intérieure à être dirigé.



Le personnage incarné par Pierre Niney apparaît dans un monde saturé de signaux, d’injonctions, de responsabilités individuelles. Autour de lui, les personnages évoluent dans un environnement où chacun porte le poids de ses choix, de ses doutes, de ses incohérences. La liberté circule partout, omniprésente, exigeante, parfois épuisante. Dans cet espace, le gourou ne surgit pas comme une anomalie. Il occupe une place vacante. Il répond à une attente diffuse. Il apporte une structure là où règne une fatigue morale.


Le film montre avec précision que l’emprise commence rarement par la contrainte. Elle prend racine dans un soulagement. Une parole qui ordonne. Un regard qui reconnaît. Une écoute qui semble entière. Le gourou propose une direction claire dans un monde fragmenté. Il simplifie sans brutalité. Il rassemble sans violence visible. Cette simplicité agit comme un repos. Elle allège la charge mentale. Elle offre un cadre stable à des existences traversées par le doute.


Dans cette lecture, la manipulation ressemble moins à un piège qu’à une délégation. Délégation du choix. Délégation du sens. Délégation de la responsabilité intime. Le film explore cette zone grise avec une grande finesse. Les personnages ne cherchent pas un maître autoritaire. Ils cherchent un relais. Quelqu’un à qui confier une part du fardeau. Quelqu’un capable de dire quoi faire, comment vivre, comment interpréter le monde.


Le personnage central construit son pouvoir sur cette attente. Il parle calmement. Il pose des mots simples. Il offre des réponses accessibles. Son autorité naît de cette capacité à réduire la complexité. Il transforme l’angoisse diffuse en récit lisible. Il convertit le chaos en trajectoire. Le film observe ce mécanisme sans surplomb. Il refuse toute posture explicative. Il laisse le spectateur accompagner le mouvement, presque à son insu.


Marion Barbeau et Pierre Niney ICopyright StudioCanal
Marion Barbeau et Pierre Niney ICopyright StudioCanal

La mise en scène épouse cette logique. La caméra reste proche des corps, attentive aux gestes, aux silences, aux regards. Le film privilégie une approche presque fonctionnelle, sans effets ostentatoires. Cette neutralité renforce le trouble. Elle empêche toute distance confortable. Le spectateur partage l’espace des personnages. Il comprend leurs raisons. Il perçoit la tentation. Il mesure l’attraction exercée par cette promesse d’ordre.


Pierre Niney compose un personnage dont la force tient à la retenue. Aucun excès. Aucun débordement. Sa présence s’impose par la constance, par la disponibilité, par une forme de douceur maîtrisée. Ce choix de jeu déplace radicalement l’image du gourou. Le pouvoir ne se manifeste plus par la domination visible. Il s’exerce par l’attention, par la capacité à accueillir, par une écoute qui semble totale. Le film suggère ainsi que l’autorité contemporaine passe par des figures apaisantes, capables d’absorber les fragilités d’autrui.


Le regard du film se porte alors sur les adeptes. Ils apparaissent fatigués. Fatigués de choisir seuls. Fatigués de porter le poids de décisions constantes. Fatigués d’un monde qui exige une autonomie permanente. Le gourou devient une réponse à cette fatigue. Il offre une cohérence globale. Il propose une grille de lecture stable. Il promet une forme d’alignement intérieur.


Cette promesse agit comme un anesthésiant doux. Elle calme les tensions. Elle donne l’illusion d’un apaisement durable. Le film montre comment cette dynamique s’installe progressivement, sans rupture nette. Chaque étape semble logique. Chaque engagement paraît raisonnable. La frontière entre aide et emprise se déplace lentement. Elle devient floue. Elle finit par disparaître.


Le titre prend alors une dimension nouvelle. Gourou ne désigne pas uniquement un individu. Il nomme une fonction sociale, une place prête à être occupée dès que la liberté devient trop lourde à porter. Cette histoire suggère que cette fonction se recompose sans cesse, sous des formes variées, adaptées aux besoins du moment.


Pierre Niney ICopyright StudioCanal
Pierre Niney ICopyright StudioCanal

À travers ce portrait, le film parle de notre époque. Il évoque un monde où la quête de sens se heurte à une complexité croissante. Où la multiplication des discours crée une confusion permanente. Où le désir de clarté devient un besoin vital. Dans cet environnement, la figure du gourou apparaît comme une réponse pragmatique, presque rationnelle. Elle propose une économie psychique. Elle réduit l’effort intérieur.


Gourou interroge ainsi la notion de consentement. Il montre comment l’adhésion se construit. Comment elle s’enracine dans un accord tacite. Les personnages acceptent de se laisser guider. Ils trouvent dans cette guidance une forme de repos. Le film observe ce mouvement sans jugement explicite. Il laisse apparaître les mécanismes à l’œuvre. Il met en lumière la porosité entre choix personnel et influence extérieure.


Cette approche transforme l’ensemble en miroir. Elle renvoie le spectateur à ses propres zones de confort. À ses propres tentations de délégation. À ces moments où l’envie de remettre le pouvoir de décider entre les mains d’un autre devient séduisante. Gourou cultive cette proximité avec une grande intelligence. Il refuse toute posture morale. Il laisse le malaise s’installer doucement.


Pierre Niney ICopyright StudioCanal
Pierre Niney ICopyright StudioCanal

La trajectoire du récit montre comment cette délégation progressive entraîne une perte de repères. Les personnages s’éloignent d’eux-mêmes. Ils adoptent un langage commun. Ils intègrent des gestes codifiés. Leur singularité s’estompe. Le film montre cette transformation avec précision, sans la dramatiser inutilement. La violence qui s’installe reste diffuse. Elle agit par normalisation. Elle s’infiltre dans le quotidien.


Yann Gozlan filme cette évolution avec une sobriété remarquable. Chaque scène ajoute une couche. Chaque interaction renforce la structure. Le film avance par accumulation. Il construit une architecture mentale. Cette architecture semble solide. Elle rassure. Elle enferme aussi. Gourou laisse apparaître ce double mouvement sans jamais le souligner lourdement.


Au fil du récit, la question centrale se précise. Elle dépasse largement le cadre de la dérive sectaire. Elle touche à notre rapport contemporain à la liberté. À la manière dont cette liberté, exaltée en permanence, devient parfois une source d’angoisse. L’histoire  suggère que le désir de soumission douce naît de cette tension. Il apparaît comme une réponse à l’excès de choix.


Dans cette perspective, Gourou devient une œuvre profondément politique. Il parle du lien entre individu et autorité. Il interroge la manière dont les figures de pouvoir se transforment. Il montre que la domination moderne se construit avec l’adhésion, avec l’assentiment, avec le désir d’être soulagé. Le film pose cette réalité sans discours théorique. Il la rend visible par l’expérience sensible.


La dernière partie du film accentue ce trouble. Les conséquences de cette délégation apparaissent. Le coût émotionnel se révèle. Les personnages prennent conscience du prix payé. Cette prise de conscience arrive tardivement. Elle s’accompagne d’un sentiment de vertige. Le film montre alors que reprendre sa liberté exige un effort immense. Il demande de réapprendre à porter le poids de soi.


Anthony Bajon and Pierre Niney ICopyright StudioCanal
Anthony Bajon and Pierre Niney ICopyright StudioCanal

Gourou se termine sans offrir de résolution confortable. Il laisse le spectateur face à cette interrogation persistante. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour alléger notre charge intérieure ? À quel moment la recherche de sens bascule vers l’abandon de soi ? Il laisse ces questions ouvertes. Il les confie au regard de chacun.

Dans ce geste, Yann Gozlan signe une œuvre exigeante, discrète, profondément contemporaine. Une histoire qui refuse les figures faciles du mal, observe les zones de consentement, et rappelle que l’emprise commence souvent là où le désir de soulagement devient plus fort que celui de rester libre.

 

28 janvier 2026 en salle | 2h 06min | Drame, Thriller


Pour Diamont Média



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