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VALEUR SENTIMENTALE 

  • Photo du rédacteur: Lysandra DL
    Lysandra DL
  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

VALEUR SENTIMENTALE 

De Joachim Trier

Aimer sans résolution 

 

Par Lysandra DL

 

Nominé aux Oscars

 

« Certains liens ne cherchent pas à guérir. Ils apprennent à durer. »

 

Valeur sentimentale lu comme un film sur l’amour qui survit sans réparation, sur la transmission affective sans consolation, sur la création comme tentative de contact avec ce qui demeure irréductiblement perdu.


Cette œuvre  de Joachim Trier approche la famille comme on approche un objet fragile conservé trop longtemps dans une pièce close. Rien ne s’y brise brutalement. Tout y porte la trace d’un vieil usage, d’un toucher du passé, d’un attachement demeuré actif malgré le silence. Le film avance à pas feutrés dans cet espace chargé, attentif aux vibrations minuscules, aux regards retenus, aux phrases suspendues avant leur terme. Ici, l’émotion ne cherche jamais l’éclat. Elle circule à bas bruit, comme une onde lente.

 

Le récit s’organise autour d’un retour. Un père réapparaît après des années d’éloignement. Sa présence agit moins comme un choc que comme une réactivation. Ce qu’il ramène avec lui, ce sont des gestes d’une autre époque, des attentes jamais formulées, une histoire affective demeurée en veille. Face à lui, deux filles adultes. Deux manières d’avoir grandi dans le même manque. Deux sensibilités forgées dans une absence partagée mais vécue différemment.

 

Nora occupe l’espace public. Actrice reconnue, elle avance dans le monde avec une belle assurance, construite, presque défensive. Sa voix, son corps, son visage existent sous le regard des autres. Agnes, plus silencieuse, habite un retrait discret. Elle observe. Elle relie. Elle absorbe les tensions sans jamais les formuler ouvertement. Entre elles, un lien dense, tissé de complicité tacite et de blessures parallèles.

 

Le père revient avec un projet. Tourner un film inspiré de leur histoire familiale. Proposer à Nora d’en devenir l’interprète principale. Ce geste, présenté comme une ouverture, agit comme un déplacement. Il transforme l’intime en matière artistique. Il déplace la relation du champ affectif vers le champ symbolique. Le cinéma devient alors un langage de substitution. Une tentative de contact indirect. Une manière de parler sans exposer frontalement la vulnérabilité.

 

Le film explore avec une grande délicatesse cette zone trouble où l’art s’approche de la vie sans jamais s’y confondre. La proposition du père ressemble à une offrande, mais elle porte en elle une charge ambivalente. Elle invite à rejouer ce qui n’a jamais trouvé de forme stable. Elle sollicite une présence qui a longtemps fait défaut. Elle demande à l’art de porter ce que la relation directe n’a jamais su contenir.


Renate Reinsve  I Copyright-MUBI
Renate Reinsve  I Copyright-MUBI

Dans cette perspective, Valeur sentimentale ne raconte pas une quête de réconciliation. Il observe plutôt une coexistence. Une manière d’habiter ensemble une histoire irrésolue. Le film accepte l’idée que certaines blessures ne se ferment jamais complètement. Elles s’intègrent. Elles modèlent les gestes. Elles influencent les choix. Elles deviennent des paysages intérieurs.

 

Nora reçoit la proposition de son père avec une tension palpable. L’actrice comprend ce que ce rôle implique. Jouer revient à exposer. Donner un corps à une mémoire encore vive. Offrir une voix à une histoire qui n’a jamais été racontée clairement. La caméra de Joachim Trier capte cette hésitation avec une précision remarquable. Les silences parlent autant que les mots. Le visage devient un espace de conflit discret.

 

Agnes, elle, reste à la lisière. Son rôle semble secondaire, presque effacé. Pourtant, elle incarne une forme de stabilité affective. Elle accueille les mouvements contradictoires sans les amplifier. Elle maintient un lien possible entre les fragments. Dans son retrait, elle devient le centre émotionnel invisible du film. Celle qui regarde, qui comprend, qui accepte la complexité sans chercher à la résoudre.

 

Le film avance ainsi par touches successives. Chaque scène ajoute une nuance. Chaque interaction révèle une couche supplémentaire de cette relation familiale marquée par le décalage. Joachim Trier filme les espaces avec une attention particulière. Les lieux portent la mémoire des absences. Les maisons, les pièces, les objets deviennent des réceptacles d’affects. Rien n’est décoratif. Tout participe à cette sensation de temps accumulé.

 

L’angle le plus singulier du film réside peut-être dans sa manière d’aborder la création artistique. Ici, le cinéma n’apparaît pas comme un outil de guérison. Il agit plutôt comme un révélateur. Il rend visible ce qui demeure enfoui. Il amplifie les tensions. Il met en lumière les écarts. L’art, loin d’apaiser, intensifie parfois la conscience de la distance.


Renate Reinsve et Inga Ibsdotter Lilleaas ICopyright Memento Distribution
Renate Reinsve et Inga Ibsdotter Lilleaas ICopyright Memento Distribution

Le père, en tant que cinéaste, incarne cette ambiguïté. Sa démarche semble sincère. Elle porte un désir de transmission. Elle exprime une volonté de laisser une trace. Pourtant, elle reste traversée par une incapacité à entrer pleinement dans la relation affective directe. Le film observe cette limite avec une grande douceur. Il ne juge pas. Il montre.

 

Dans Valeur sentimentale, aimer revient souvent à se tenir à proximité sans jamais fusionner. Les personnages apprennent à cohabiter avec ce qui manque. Ils développent des stratégies de survie émotionnelle. Ils trouvent des équilibres fragiles. Le film accompagne ces ajustements avec une patience rare. Il accepte la lenteur. Il respecte les résistances.

 

La notion de valeur sentimentale prend alors une dimension profonde. Elle ne désigne pas un attachement nostalgique. Elle renvoie à ce qui persiste malgré l’usure du temps. À ce qui continue d’agir en silence. À ces liens invisibles qui structurent une vie entière sans jamais se manifester clairement. Le film explore cette matière subtile avec une attention presque tactile.

 

La mise en scène soutient cette approche. La caméra se fait discrète. Elle privilégie les plans qui laissent respirer les corps. Les dialogues évitent l’explication. Ils suggèrent. Ils ouvrent. La musique, utilisée avec parcimonie, accompagne les émotions sans les diriger. Tout concourt à créer une atmosphère de retenue.

 

Le film touche alors à quelque chose de profondément universel. Il parle de ces relations familiales construites sur des absences prolongées. De ces parents aimants mais maladroits. De ces enfants devenus adultes qui portent encore les traces de ce qui n’a jamais été dit. Valeur sentimentale propose une observation attentive de ces dynamiques, sans chercher à les résoudre.

 

L’un des gestes les plus forts du film consiste à accepter l’incomplétude. Le récit ne cherche pas à offrir une conclusion apaisée. Il laisse les personnages dans un état de mouvement intérieur. Ils avancent. Ils ajustent. Ils continuent. Cette absence de clôture confère au film une grande justesse émotionnelle. La vie, ici, ne se referme pas sur une réponse claire.

 

À travers cette approche, Joachim Trier signe un film d’une grande maturité. Un film qui fait confiance à la sensibilité du spectateur. Un film qui refuse les arcs narratifs simplifiés. Un film qui accepte la complexité des liens humains. Valeur sentimentale devient alors une expérience de contemplation. Une invitation à ressentir plutôt qu’à comprendre.

 

L’angle le plus audacieux du film réside sans doute dans cette idée : certaines relations trouvent leur équilibre précisément dans l’absence de réparation. Elles se construisent sur l’acceptation de ce qui restera toujours fragile. Elles développent une forme de tendresse lucide. Une capacité à aimer sans illusion.


I Copyright moviexchange
I Copyright moviexchange

Le cinéma, dans ce contexte, agit comme un espace intermédiaire. Un lieu où l’on peut déposer ce qui ne trouve pas de place ailleurs. Un lieu de transformation symbolique. Le film suggère que créer revient parfois à tenter un dernier geste de contact. Un geste imparfait. Un geste humain.

 

Lorsque le film s’achève, il laisse une sensation durable. Celle d’avoir traversé une matière émotionnelle dense. Celle d’avoir approché une vérité discrète sur les liens familiaux. Valeur sentimentale rappelle que l’amour circule souvent sous des formes obliques. Qu’il survit dans les silences. Qu’il persiste dans les gestes inachevés.

 

Dans cette retenue assumée, le film offre une expérience rare. Il invite à regarder autrement les relations que l’on croyait figées. Il suggère que la valeur d’un lien réside parfois dans sa capacité à durer sans jamais se résoudre. Une leçon de douceur. Une méditation sur l’attachement. Une œuvre qui continue de vibrer longtemps après le dernier plan.

 

Sortie en salle en août 2025  | 2h 13min | Drame

 

Pour Diamont Média



 

 


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