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THE DRAMA

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    Serge Leterrier
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  • 6 min de lecture

THE DRAMA

Un film de Kristoffer Borgli

L’amour comme récit, la vérité comme fracture


Serge Leterrier — Pour Diamont Média


À quelques jours d’un mariage, un secret fait vaciller un couple. Voilà la forme. The Drama travaille la profondeur du sujet, il dissèque la manière dont chacun fabrique l’autre à l’intérieur de son schéma mental. Le choc ne détruit pas seulement une relation, il détruit le récit intime qui la rendait possible. Kristoffer Borgli signe un film sur notre époque, où l’amour devient souvent une narration, et où la vérité casse d’abord la fiction que l’on appelait « nous ».


Robert Pattison et Zendaya ICopyright A24  Leonine
Robert Pattison et Zendaya ICopyright A24 Leonine

Il existe une erreur de lecture presque automatique quand nous parlons d’un film « sur un couple ». Nous cherchons l’événement, l’origine, la faute. Nous voulons la cause, puis le coupable. Nous demandons le secret, puis nous exigeons presque sa révélation. The Drama prend exactement cette attente, et la retourne. Le film ne semble pas vouloir raconter ce qui arrive à un couple. Il veut montrer ce que le couple fabrique pour rester ensemble et ce qui s’effondre quand cette fabrication cesse de fonctionner.


À quelques jours d’un mariage, Emma et Charlie avancent vers le moment où l’amour devient officiellement une histoire reconnue, validée, signée, présentée. Le film est écrit et réalisé par Kristoffer Borgli, avec Zendaya et Robert Pattinson, et sa sortie en France est annoncée au 1er avril 2026. Ce résumé factuel ne dit pourtant rien de l’objet réel. Borgli s’intéresse rarement aux surfaces. Il aime la mécanique intérieure, celle qui agit sous les phrases. Son cinéma approche les êtres par leurs fissures, leurs stratégies, leurs reflets. The Drama ressemble à une autopsie douce, précise, presque clinique, mais jamais froide.


Le geste de Borgli, ici, tient en une thèse simple et dérangeante : un couple n’existe jamais seulement dans le réel. Il existe dans la tête. Il existe dans le récit que chacun se raconte, puis dans le récit que les deux coécrivent. Aimer, ce n’est pas seulement ressentir. Aimer, c’est interpréter. C’est construire du sens autour d’une personne. C’est établir une continuité : « voilà qui tu es », « voilà qui je suis avec toi », « voilà ce que nous sommes ».


Le mariage, dans cette perspective, est  une officialisation du récit. Une cérémonie qui affirme que  « Cette histoire est vraie ». Et c’est précisément à cet endroit, au bord de la validation sociale, que Borgli place la faille. Comme si le film racontait que la vérité n’arrive jamais au bon moment. Elle arrive au moment où l’on a le plus besoin d’y croire.


La plupart des drames de couple se construisent autour d’un fait. The Drama se construit autour d’une architecture. Il s’intéresse à la manière dont nous fabriquons une image de l’autre, puis à la manière dont cette image gouverne le sentiment. Parce que nous  n’aimons pas seulement une personne, nous aimons  aussi la version stable que nous avons  réussi à en faire. Nous aimons un ensemble,  des gestes, des souvenirs, des projections, une confiance, un futur imaginé. L’amour ressemble souvent à une maison intérieure, pour s’y abriter, pour  s’y reposer, et pour raconter la suite.


Et lorsque surgit un élément qui contredit cette maison, ce n’est pas seulement un mensonge qui apparaît. C’est une structure entière qui se déforme. Les pièces ne communiquent plus. Les portes s’ouvrent sur du vide. La relation, au lieu d’être un repère, devient un doute.


C’est là que l’angle du film devient profondément contemporain. Nous vivons une époque qui transforme toute chose en narration. Identité, carrière, image, couple, désir, réussite, douleur, tout se raconte, tout s’explique, tout se publie. Chaque personne devient, plus ou moins, la scénariste de sa propre vie. Nous nous présentons en phrases. Nous nous résumons, nous nous rendons lisible. Et nous demandons à l’autre, souvent, d’entrer dans cette narration, de la confirmer, de la consolider. Dans ce monde-là, l’amour est mis en tension. Aimer ne suffit plus. Il doit produire du sens, adopter une forme, une cohérence. Il doit répondre, démontrer. Se maintenir dans la lumière sociale.


Kristopher Borgli, lui, semble regarder le couple comme un contrat de sens. Un contrat fragile. Un pacte invisible. Tant que les deux croient au même récit, le « nous » tient. Dès qu’un détail contredit le récit, le « nous » se fissure, puis le réel devient étranger. Et c’est là que le mouvement se fait. Nous ne cherchons plus seulement à savoir ce qui a été fait. Nous cherchons à comprendre qui est l’autre. Et derrière cette recherche, une autre, plus vertigineuse, s’impose : qui sommes-nous, nous, si l’histoire que nous vivions était fausse.

Cette dimension fait de The Drama un film sur l’identité autant que sur le couple. Il ne filme pas seulement la relation, il filme la dépendance au récit, la manière dont l’amour devient un miroir dans lequel nous cherchons une stabilité personnelle. Le « nous » sert parfois à réparer un « je ». Et lorsque le « nous » tremble, le « je » tremble aussi.


Le choix de Zendaya et Robert Pattinson a quelque chose de très intelligent pour cette matière. Ce sont des acteurs dont le visage porte souvent une double réalité : une surface lisible, puis une zone plus secrète, plus ambivalente. Ils savent incarner la maîtrise et le trouble dans un même souffle. Et Kristoffer Borgli est un cinéaste du trouble maîtrisé. Il aime quand nous sourions au moment où nous devrions nous inquiéter. Il aime quand l’élégance se fissure, quand la normalité révèle son théâtre.


Robert Pattison et Zendaya ICopyright A24  Leonine
Robert Pattison et Zendaya ICopyright A24 Leonine

Nous pouvons donc attendre un film qui travaille les détails,  une phrase trop parfaite, un regard qui tarde, une réponse qui glisse, un silence qui devient lourd. Un film qui ne hurle pas son drame, mais qui le fait monter par concentration. La tension naît alors moins d’une action que d’un déplacement d’évidence. Ce qui paraissait solide devient incertain. Ce qui paraissait intime devient opaque. Ce qui était intime se voile. Ce qui paraissait acquis se défait.


Et c’est là que nous touchons un point que la plupart des critiques survoleront : The Drama parle de la vérité, mais surtout de notre incapacité moderne à l’accueillir. Pas parce que nous mentons plus qu’avant. Parce que nous avons davantage besoin de cohérence. Dans un monde fragmenté, la cohérence devient une drogue. Elle rassure. Elle donne l’impression d’une continuité. Elle évite la chute. Or l’amour, dans sa forme la plus vivante, supporte mal les récits trop propres. Il a besoin d’imperfection, d’inconnu, d’un espace où l’autre demeure autre. Quand cet espace disparaît, le couple devient une entreprise de contrôle, et la moindre surprise tourne au scandale ontologique.


Le réalisateur semble écrire précisément sur cette frontière : aimer ne relève plus seulement de la compréhension ou du savoir, mais d’une acceptation, celle d’un reste, d’un mystère, d’une part qui échappe. The Drama ne livre pas cela sous forme de thèse académique. Il le fait sentir par l’effondrement d’un système. Il montre un couple persuadé de se connaître, puis découvrant que cette connaissance n’était peut-être qu’une construction.


À cet endroit, le film rejoint un questionnement profond sur notre époque. Nous confondons souvent vérité et récit. Nous croyons que le vrai, c’est ce qui est raconté de manière cohérente. Nous nous méfions des zones floues. Nous voulons des identités claires, des intentions claires, des fins claires. Et pourtant la vie, elle, demeure un organisme indiscipliné. Elle se contredit. Elle change. Elle révèle. Elle surprend. Elle échappe.


Le cinéma devient alors un lieu particulier : un espace capable de représenter ce que le langage social refuse, de laisser apparaître une personne qui ne se résume pas, un amour sans slogan, le réel quand il déborde des phrases.


Robert Pattison et Zendaya ICopyright A24  Leonine
Robert Pattison et Zendaya ICopyright A24 Leonine

C’est pour cela que ce film a une puissance potentielle extraordinaire car il peut parler de nous sans prendre le ton du commentaire. Il peut filmer la crise de sens à l’échelle d’un couple, et faire sentir que cette crise sort complètement de cette relation. Elle touche notre manière de vivre, de nous raconter, de croire aussi.


Et si nous voulons  vraiment écrire « hors sentier battu » sur ce film, il faut assumer cette idée que le drame, ici, n’est pas le secret. Le drame, c’est l’histoire intérieure qui se fracture, c’est la chute du narrateur en nous, c’est l’instant où nous comprenons que nous aimions aussi la version stable que nous avions fabriquée, et que cette version s’effondre.


À partir de là, une dernière réflexion s’impose, et elle dépasse le film : après la fracture, il reste à savoir qui parle, qui porte le récit, qui en fixe la direction. Soit nous tentons de reconstruire un « nous » plus vrai, donc plus risqué, plus ouvert, plus vivant. Soit nous nous éloignons pour préserver l’illusion d’une cohérence, ailleurs, avec quelqu’un d’autre, dans une autre histoire.


The Drama arrive avec un timing étrange et juste, à une époque où chacun écrit sa vie en direct. Kristoffer Borgli rappelle que l’existence commence souvent au moment précis où le récit s’interrompt, quand le « je » cesse de se raconter, quand le savoir vacille, quand il ne reste plus qu’à ressentir, choisir, et tenir.


Et peut-être que la phrase la plus juste pour résumer ce film tient en une seule ligne :


« La vérité ne détruit pas seulement un couple. Elle détruit l’histoire qui le rendait possible. » — Serge Leterrier


1 avril 2026 en salle | 1h 45min | Drame, Romance




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