ALMODOVAR
- Serge Leterrier

- il y a 4 jours
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ALMODOVAR
Amarga Navidad (Autofiction)
Ou la culpabilité au cinéma
par Serge Leterrier
Dimanche soir, le Grand Théâtre Lumière a retenu son souffle. Pedro Almodóvar venait de poser sur la Croisette la question que tout créateur redoute d'entendre formulée à voix haute : jusqu'où sommes-nous prêts à blesser ceux qui nous sont proches pour faire exister une œuvre ?

Amarga Navidad — que la France accueille sous le titre Autofiction — part d'une situation simple. Raúl Rossetti est réalisateur culte. Il est reconnu, admiré. Et il est en panne. Plus rien ne vient. Jusqu'au jour où un drame touche Mónica, son assistante depuis vingt ans. Alors quelque chose se met en marche en lui. Il observe. Il note. Il s'empare de cette douleur qui n'est pas la sienne et il commence à écrire. De cette vie volée naît un film. Et de ce film naît une question qui ne nous lâche plus : à quel moment l'artiste cesse-t-il de transformer sa vie et commence-t-il à voler celle des autres ?
Almodóvar lui-même a posé les mots sur la table lors de la conférence de presse :
"L'écrivain est dangereux pour ses proches car il s'inspire toujours de quelqu'un de proche."
Cette phrase, nous l'avons reçue comme une confidence. Ce n'était pas une provocation, mais l'aveu d'un homme qui sait exactement ce dont il parle, parce qu'il l'a fait, parce qu'il le fait encore, et parce qu'il a choisi, avec ce film, de se regarder le faire.
C'est là que réside la singularité profonde d'Amarga Navidad. Ce n'est pas simplement un film sur la création. C'est la confession d'un créateur qui se met à nu en se dédoublant. Pour se regarder de l'extérieur, Almodóvar invente Elsa, une réalisatrice fictive qui devient le miroir de Raúl, et donc le sien. Bárbara Lennie lui donne une présence presque silencieuse, intérieure, comme si ce personnage portait le poids de tout ce qui ne peut pas être dit directement. Leonardo Sbaraglia, lui, incarne Raúl avec la fragilité de quelqu'un qui sait qu'il fait mal et qui continue quand même. Et Aitana Sánchez-Gijón donne à Mónica une dignité qui finit par devenir une forme de jugement.

Ce jeu de miroirs entre le réel et la fiction n'est pas un procédé intellectuel. C'est le sujet même du film. Almodóvar nous installe dans cet espace vertigineux où l'on ne sait plus très bien ce qui appartient à la vie et ce qui appartient à l'œuvre. Et ce vertige-là, nous le connaissons. Tout créateur le connaît. Nous qui écrivons, nous qui racontons, nous qui cherchons dans le réel la matière de ce que nous faisons. Nous savons que cette frontière entre inspiration et exploitation est floue. Nous savons que nous l'avons franchie parfois sans même nous en rendre compte.
La couleur dans ce film mérite qu'on s'y arrête un instant. Almodóvar a dit :
"Quand je tourne, je me sens comme un peintre."
Dans Amarga Navidad, les couleurs ne sont pas là pour décorer. Elles parlent. Les vêtements des personnages disent ce que leurs visages dissimulent. Les teintes de la fiction débordent sur celles de la réalité jusqu'à les contaminer. C'est une façon de montrer que la création ne reste jamais proprement dans son cadre. Elle déborde. Elle touche. Elle marque.

La presse espagnole, qui avait découvert le film en mars lors de sa sortie nationale, n'avait pas hésité à employer le mot "chef-d'œuvre." El Mundo parlait du film le plus profond, le plus brut, le plus complexe de son auteur, et peut-être le plus imparfait. Ce dernier mot nous a touchés. Parce qu'un film imparfait peut être une confession. Un film parfait n'est souvent qu'une démonstration.
C'est la neuvième fois qu'Almodóvar présente un film en compétition officielle à Cannes. La Palme d'or lui a résisté jusqu'ici malgré un Prix de la mise en scène et un Prix du scénario. Park Chan-wook et son jury auront cette décision à prendre dans quelques jours. Nous ne jouons pas aux pronostics. Ce que nous savons, c'est qu'avec Amarga Navidad, Almodóvar n'a pas cherché à plaire. Il a cherché à se juger. Il s'est moqué de lui-même avec une lucidité qu'on ne voit pas souvent chez les grands cinéastes. Et il a transformé cette culpabilité en cinéma.
Ce qui reste après le film, c'est moins une image qu'une question. Chacun de nous qui crée porte en lui cette zone dangereuse dont parle Almodóvar. Cette zone où l'on prend dans la vie des autres ce dont on a besoin pour faire exister ce que l'on est. Amarga Navidad ne nous absout pas. Il nous regarde en face. Et c'est précisément pour ça qu'il nous touche.


