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PORTRAITS CROISES

  • Photo du rédacteur: Imanos Santos
    Imanos Santos
  • il y a 3 minutes
  • 5 min de lecture

PORTRAITS CROISES

Xavier Dolan & Pedro Almodóvar

L’intime en tecnicolor


Par Imanos Santos


Fébriles, Baroques, Sincères.

Trois mots pour tenter de cerner deux cinéastes qui refusent la tiédeur de notre société.


Fébriles, parce qu’ils filment au bord de la rupture, dans cette zone fragile où l’émotion menace de tout submerger. Leurs caméras sont des instruments de survie. Dolan tourne comme on se confesse, avec la respiration courte, l’angoisse à fleur de peau ; Almodóvar compose comme on improvise une corrida chromatique, dans la tension du geste juste.


Cinéarts Diamont Magazine Numéro 15
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Baroques, parce qu’ils n’ont jamais craint la démesure. Leurs univers ne s’excusent pas d’être trop colorés, trop bavards, trop pleins. Chez Pedro, le baroque devient résistance à la laideur du réel : un rouge à lèvres comme étendard, un décor comme cathédrale. Chez Xavier, il se fait vertige intérieur : un montage fulgurant, un visage filmé trop près, un cri coupé net au montage. L’excès devient leur manière d’approcher la vérité, car le vrai, pour eux, n’est jamais sobre.


Sincères, enfin, jusqu’à l’impudeur. Ils ne se cachent derrière rien. Leur cinéma n’est pas une démonstration mais un aveu. Ils filment ce qu’ils sont, sans calcul : des êtres blessés, lumineux, traversés par la foi dans l’art comme dernière langue possible. Leur sincérité n’est pas pureté mais courage, celui de se montrer sans armure, d’exposer la beauté comme on expose une cicatrice.


Il y a chez Xavier Dolan et Pedro Almodóvar une parenté d’âme plus que de style. Deux cinéastes aimant la démesure, la douleur, les mères et les amours impossibles. Deux artistes qui refusent le gris du monde, préférant les rouges vifs, les bleus électriques et les éclats de vie qui brûlent l’écran. Ils ne filment pas la réalité, ils la transfigurent. Leurs films ne décrivent pas : ils confessent.


Almodóvar vient d’un pays où l’on a longtemps caché les passions sous le voile du catholicisme et de la dictature. Dolan, lui, naît dans un Québec apaisé, mais où la norme pèse autrement, celle du genre, de la filiation, de l’attente. L’un peint les blessures d’une génération qui s’est tue trop longtemps ; l’autre hurle au nom de celles qui cherchent encore à se faire entendre. Tous deux parlent d’amour, mais d’un amour traversé de colère, de pardon et de désir — ce feu qui dévore sans jamais consumer entièrement.


Pedro, c’est le théâtre du monde : des femmes à bout de nerfs, des travestis célestes, des prêtres au bord du gouffre, des secrets enfouis sous des couches de maquillage et de mensonge. Chez lui, la douleur devient spectacle, mais un spectacle où chaque couleur est un cri. L’Espagne franquiste a engendré un conteur qui a choisi le baroque comme acte de résistance. Tout est excès : les corps, les mots, les décors — mais cet excès est lucide, presque moral. Il sauve.


Xavier, à l’inverse, s’avance à nu. Son cinéma est un autoportrait à vif, tourné dans les reflets. Il filme en s’arrachant la peau, métaphore qui lui va à merveille. Mommy ou Laurence Anyways ne sont pas des récits : ce sont des plaies ouvertes où la beauté affleure. Son monde est celui du débordement intérieur, la mère omniprésente, l’amour impossible, le cri adolescent. Il filme les silences entre deux insultes, les respirations coupées par l’émotion, les visages trop proches. Là où Almodóvar embrasse l’hystérie comme forme d’expression, Dolan la retourne vers l’intérieur : la crise devient murmure.


Pedro a grandi avec le cinéma comme catharsis ; Xavier y voit une psychothérapie. L’un écrit pour exorciser le silence des années franquistes, l’autre pour combler le vide d’une génération saturée de mots. L’Espagnol s’invente une famille de femmes flamboyantes — sa mythologie personnelle. Le Québécois dissèque la sienne, la détruit, la reconstruit — sa mythologie intime.


Tous deux, pourtant, sont des fils prodigues. Almodóvar parle toujours à sa mère, même quand elle n’est plus là. Dolan, lui, filme la sienne jusqu’à l’obsession, comme si le cinéma pouvait la comprendre mieux que lui. Ce lien matriciel est la colonne vertébrale de leurs œuvres. Chez Pedro, la mère console et pardonne ; chez Xavier, elle aime et étouffe. Les deux s’aiment dans l’excès, jusqu’à la tragédie.


Cinéarts Diamont Magazine Numéro 15
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Il faut les voir travailler pour saisir ce qui les sépare. Almodóvar, perfectionniste, compose chaque plan comme un tableau : l’ordre du chaos. Dolan, lui, travaille dans la fulgurance : il brûle, il coupe, il recommence. Le premier peintre des émotions ; le second, sculpteur du désordre. Almodóvar place la caméra pour créer du mythe, Dolan pour capter la vérité fugace. Et pourtant, chacun, à sa manière, ment avec sincérité.


Pedro, derrière sa flamboyance, est pudique : il cache ses blessures dans des récits de femmes. Xavier, derrière ses confessions, fabrique une légende : il transforme ses blessures en icônes. Les deux sont des enfants terribles qui refusent la tiédeur, préférant le tragique au banal.


Il existe entre eux un fil invisible — celui de l’émotion pure. Chez Pedro, la beauté sauve ; chez Xavier, elle détruit et répare à la fois. Ils croient au pouvoir du cinéma comme d’un sacrement. Leurs films ne sont pas des œuvres : ce sont des messes profanes où l’on célèbre la vie malgré tout, l’amour même quand il tue.


On dit souvent qu’Almodóvar filme les femmes et Dolan filme les mères. En vérité, ils filment la même chose : la vulnérabilité sous toutes ses formes. Pedro l’exprime à travers le corps social, Xavier à travers la psyché. Leurs personnages vivent avec trop de sentiments, trop de mémoire, trop de couleurs pour un monde devenu fade.


Cinéarts Diamont Magazine Numéro 15
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Quand Douleur et Gloire rencontra Matthias et Maxime, quelque chose s’est joué entre les deux cinéastes. L’un parlait d’un artiste vieillissant face à son passé ; l’autre d’un jeune homme incapable de se construire un avenir. Deux miroirs qui se répondent à travers le temps. Deux hommes confrontés au vertige du regard : celui du public, celui de la mère, celui de soi.


Leur cinéma, au fond, raconte la même histoire : celle d’un être humain qui refuse de se taire. Chez Dolan, l’émotion déborde comme une inondation ; chez Almodóvar, elle s’élève comme une prière colorée. Et si leurs palettes diffèrent, c’est la même lumière qui traverse leurs films, celle de la sincérité absolue.


Almodóvar a trouvé la paix dans l’artifice, Dolan la cherche encore dans la douleur. Mais c’est dans cette tension que réside leur génie : ils rappellent que l’intime, même filmé en technicolor, reste le territoire le plus universel.


Leurs œuvres nous invitent à pleurer, à rire, à nous reconnaître dans des personnages trop beaux pour être réels, trop humains pour être faux. Car au bout du compte, qu’il s’agisse de la mère de Tout sur ma mère ou de celle de Mommy, c’est toujours la même prière : aimer, malgré la perte, malgré soi, malgré tout.


Ces deux hommes, l’un madrilène, l’autre montréalais, se rejoignent dans ce cri de vérité : le cinéma n’est pas là pour expliquer, mais pour sentir. L’intime, pour eux, n’est pas une limite — c’est un univers.


Cinéarts Diamont Magazine Numéro 15
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