NUREMBERG
- Serge Leterrier

- il y a 4 jours
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NUREMBERG
Quand le mal devient miroir
Par Serge Leterrier
Le piège de la compréhension
Le 28 janvier 2026, jour anniversaire de la libération d'Auschwitz, sort en salles Nuremberg, le film de James Vanderbilt avec Russell Crowe, Rami Malek et Michael Shannon. Au-delà de la reconstitution historique du procès le plus important du XXe siècle, le film pose une question vertigineuse rarement explorée au cinéma : que se passe-t-il dans la conscience d'un homme qui doit regarder le mal absolu en face et tenter de le comprendre sans s'y perdre ?

L'Histoire retient que le procès de Nuremberg, ouvert en novembre 1945, fut le premier tribunal international à juger les crimes contre l'humanité. Vingt-quatre dignitaires nazis comparurent devant les Alliés pour répondre de l'innommable. Mais derrière les images d'archives et les comptes rendus judiciaires, il y eut aussi une autre bataille, plus silencieuse, plus trouble : celle qui opposa le psychiatre américain Douglas Kelley à Hermann Göring, bras droit d'Hitler et architecte de la machine de mort nazie.
James Vanderbilt choisit de filmer ce duel psychologique plutôt que le procès lui-même. Et ce choix narratif ouvre une brèche fascinante : Nuremberg devient moins un film historique qu'une méditation sur la nature du mal et sur ce qu'il advient de la conscience lorsqu'elle s'expose trop longtemps à l'abîme.
Douglas Kelley arrive à Nuremberg avec la certitude du scientifique. Sa mission est claire : évaluer l'état mental des accusés pour déterminer s'ils sont aptes à être jugés. Pour lui, le mal nazi doit avoir une explication rationnelle, psychiatrique. Il cherche les traumatismes d'enfance, les pathologies mentales, les mécanismes psychologiques qui expliqueraient l'inexplicable.
Cette quête de compréhension n'est pas anodine. Elle repose sur une croyance profondément ancrée dans la culture occidentale moderne : celle que tout peut être expliqué, rationalisé, mis en mots. Si l'on comprend pourquoi les nazis ont agi ainsi, alors on pourra éviter que cela ne se reproduise. Le mal devient un objet d'étude, une énigme à résoudre.
Mais c'est précisément là que se situe le piège. En cherchant à comprendre le mal, Kelley se met en position de vulnérabilité. Il accepte d'entrer en relation avec l'horreur, de lui prêter une oreille attentive, de la considérer comme un phénomène analysable. Et dans ce geste apparemment innocent se cache un danger redoutable : celui de donner au mal une légitimité, une humanité, une complexité qui pourrait le rendre... compréhensible. Donc excusable.

Göring, le séducteur de l'abîme
Face à Kelley se dresse Hermann Göring, incarné par un Russell Crowe magistral de maîtrise et de cynisme. Göring n'est pas un monstre délirant, ce n'est pas un psychopathe évident. C'est un homme cultivé, intelligent, charismatique. Un homme qui sait parler, séduire, manipuler. Un homme qui comprend parfaitement le jeu auquel il joue.
Göring devine immédiatement la faille de Kelley : son besoin de comprendre. Et il va exploiter cette faille avec une virtuosité diabolique. Il ne cherche pas à se justifier, il ne plaide pas l'innocence. Il cherche à fasciner. À créer une relation, une intimité intellectuelle, un lien qui transcende la simple relation psychiatre-patient.
Le film montre avec une acuité troublante comment Göring transforme chaque entretien en séance de séduction. Il flatte l'intelligence de Kelley, il lui offre des confidences, il crée l'illusion d'une complicité entre deux esprits supérieurs. Il ne dit jamais : « J'ai eu raison ». Il dit : « Vous, vous comprenez. Vous êtes différent des autres. »
Et c'est précisément cette stratégie qui va fissurer Kelley. Car en acceptant d'être « celui qui comprend », le psychiatre entre dans une zone de confusion où les repères moraux se brouillent. Il ne s'agit pas d'une conversion idéologique, mais de quelque chose de plus subtil et de plus pernicieux : une contamination psychique. Göring n’a pas l’attitude d’un homme qui cherche à convaincre Kelley du bien-fondé du nazisme. Il cherche à le faire douter de sa propre lucidité, à l'entraîner dans un vertige où comprendre et excuser deviennent indiscernables.

Le mal comme miroir de la conscience
Il y a une vieille sagesse qui dit : « Celui qui regarde trop longtemps dans l'abîme finit par voir l'abîme le regarder en retour. » Nuremberg explore cette vérité avec une précision chirurgicale.
Kelley pensait observer le mal de l'extérieur, en scientifique détaché. Mais le mal ne se laisse pas observer. Il interagit, il contamine, il transforme. En tentant de comprendre Göring, le psychiatre se retrouve peu à peu pris dans un jeu de miroirs où il ne sait plus qui observe qui. Göring devient le reflet inversé de sa propre conscience : intelligent, cultivé, rationnel... mais vidé de toute empathie, de toute humanité véritable.
Le film pose alors une question dérangeante : qu'est-ce qui sépare réellement le psychiatre du monstre ? L'intelligence ? Göring en a. La culture ? Göring en est pétri. La capacité de raisonnement ? Göring l'a prouvée. La seule différence réside dans la présence ou l'absence de ce que l'on pourrait appeler la compassion, l'empathie, la reconnaissance de l'autre comme semblable. Mais cette frontière, si ténue, si fragile, peut-elle résister à une exposition prolongée au mal ?
Le film suggère que non. Kelley ne devient pas nazi, mais il devient hanté. Hanté par Göring, hanté par ce qu'il a vu, hanté par sa propre impuissance à comprendre vraiment. Et cette hantise va le poursuivre jusqu'à la fin de sa vie, le menant à une trajectoire personnelle sombre qui résonne comme un avertissement.

Nuremberg : un rituel de purification impossible
Le procès de Nuremberg fut conçu comme un rituel de purification. Les Alliés voulaient non seulement punir les coupables, mais aussi restaurer un ordre moral, réaffirmer les frontières entre le bien et le mal, entre l'humain et l'inhumain. Le tribunal devait être le lieu où la justice triompherait de l'horreur, où la raison l'emporterait sur la barbarie.
Mais le film de Vanderbilt montre la limite de ce projet. Car comment juger ce qui excède toute catégorie ? Comment appliquer des normes juridiques à des crimes qui défient l'imagination ? Comment punir l'impunissable ? Les juges de Nuremberg pouvaient condamner les accusés à mort, mais ils ne pouvaient pas effacer ce qui avait été fait. Ils ne pouvaient pas restaurer l'innocence perdue. Ils ne pouvaient pas rendre le monde à nouveau habitable.
Le procès devient alors un geste nécessaire mais insuffisant. Nécessaire parce qu'il affirme que le mal ne restera pas impuni. Insuffisant parce qu'aucune sentence ne sera jamais à la hauteur de l'horreur commise. Nuremberg n'est pas une victoire de la justice, c'est un constat d'échec : l'échec de l'humanité à empêcher l'inhumain, l'échec du droit à contenir le chaos, l'échec de la raison à comprendre la folie.
Et c'est précisément cette dimension tragique que Nuremberg le film réussit à capter. En se concentrant sur le duel Kelley-Göring plutôt que sur le procès lui-même, Vanderbilt déplace la question. Il ne demande pas : « Les nazis ont-ils été justement punis ? » Il demande : « Que reste-t-il de nous après avoir regardé le mal en face ? »

Un film nécessaire, un avertissement spirituel
Nuremberg sort à un moment où cette question résonne avec une urgence particulière. À l'heure où les témoins directs de la Shoah disparaissent, où le révisionnisme gagne du terrain, où de nouvelles formes de barbarie émergent partout dans le monde, le film de Vanderbilt fonctionne comme un avertissement.
Il nous rappelle que le mal n'est pas toujours monstrueux dans ses apparences. Qu'il peut être intelligent, cultivé, séduisant. Qu'il sait parler le langage de la raison pour mieux contaminer les esprits. Et surtout, il nous rappelle que vouloir comprendre le mal n'est pas sans danger. Qu'il faut une vigilance extrême, une force intérieure considérable, pour ne pas se laisser entraîner dans l'abîme qu'on prétend observer.
Douglas Kelley a payé le prix de cette confrontation. Son histoire est celle d'un homme qui a cru pouvoir regarder le mal sans en être touché, et qui a découvert trop tard que certaines confrontations transforment irrémédiablement celui qui les traverse.
Le film ne nous offre pas de réponses. Il pose des questions. Des questions qui nous concernent tous. Car si Kelley a été piégé par Göring, c'est parce qu'il était humain, intelligent, curieux. C'est parce qu'il partageait avec nous cette croyance selon laquelle tout peut être compris. Et c'est précisément cette croyance que Nuremberg vient interroger.
Peut-être que le mal absolu ne peut pas être compris. Peut-être qu'il ne doit pas l'être. Peut-être que la seule attitude juste face à l'abîme est de refuser d'y plonger, de maintenir à tout prix la frontière qui sépare l'humain de l'inhumain, même si cette frontière nous semble fragile, arbitraire, insuffisante.
Nuremberg sort le 28 janvier 2026. Un film à voir non pas pour comprendre le mal, mais pour mesurer le prix de cette compréhension.
Pour Diamont Média


