Joyeux Noël
- Marie Ange Barbancourt

- 23 déc. 2025
- 9 min de lecture
Suspendre le temps pour rêver
Des lumières pour tous !
Par Marie Ange Barbancourt
Rédactrice en chef et directrice du développement Diamont History Group
Le Père Noël a toujours suscité des passions. À certains endroits, on ne parle plus que du temps des fêtes, mais moi j’aime bien l’idée de conserver cette appellation « Joyeux Noël ».

S’il est vrai que c’est relié à la naissance du Christ, Noël, au-delà de cela, a quelque chose de magique, quelque chose de mythique qui nous ramène à notre histoire, à ce que nous sommes, sans exclure qui que ce soit, parce que la fête de Noël, c’est une fête d’inclusion, de partage, une occasion qu’on saisit pour passer plus de temps en famille, avec des amis proches. Ne serait-ce que quelques heures, ça vaut la peine de prendre « inspirations et expirations » pour se mettre plein de lumières dans la tête. C’est la fête des lumières, des couleurs, de la vérité, de la compassion.
Le Père Noël a toujours suscité des passions. Nous avons pensé vous offrir la chronique d’un condamné à la résurrection perpétuelle, « La dinguerie de Noël », sous la plume de notre collaborateur Imanos Santos, qui vous fera vivre une odyssée captivante entourant tout le mythe de ce personnage culte.
Toute l’équipe de la rédaction se joint à moi pour vous souhaiter à tous un Joyeux Noël avec bonheur et santé.
Par Rémy Bonnin
Directeur de publication
Le Père Noël vient de m’envoyer un texto : il m’a confirmé que vous avez tous été suffisamment sages cette année pour mériter un message plein de paillettes et de joie Alors, que vos chaussettes débordent de chocolat, que vos repas ne manquent pas de fromage fondu, et que votre Wi-Fi reste stable pendant les films de Noël Passez un Joyeux Noël, plein de rires, de fous rires, et de moments magiques (même si c’est juste devant un bon chocolat chaud !). Avec toute la bonne humeur du monde.
Par Serge Leterrier
Fondateur de Diamont History Group
Créateur des magazines
En cette période où le temps semble ralentir, nous souhaitons à nos lecteurs un Noël fait de silences fertiles, de lectures choisies et de regards renouvelés.
Que ces jours offrent l’espace nécessaire pour la réflexion, la curiosité et le plaisir de découvrir autrement.
Joyeux Noël à celles et ceux pour qui la culture demeure un lieu de partage et de sens.

LE PERE NOËL
Chronique d'un condamné à la résurrection perpétuelle
« Ou comment un vieillard ventripotent en rouge écarlate fut condamné au bûcher par les princes de l'Église, avant de ressusciter en héros des cheminées françaises. »
Martyr. Usurpateur. Immortel.
Trois mots pour qualifier un personnage que nous croyons tous connaître, alors que son histoire véritable défie l'entendement. Martyr, car il fut pendu puis brûlé vif devant des centaines d'enfants sur le parvis d'une cathédrale française, sacrifié par ceux-là même qui prêchent l'amour et le pardon. Usurpateur, car l'Église catholique l'accusa de voler la place du Christ dans le cœur des enfants, de transformer une fête sacrée en carnaval mercantile, de détourner Noël de son sens originel. Immortel, enfin, car plus on tenta de l'anéantir, plus il ressuscita avec éclat, prouvant cette vérité implacable : on ne tue pas les rêves d'enfance à coups de bûcher, on les transforme en légendes indestructibles.

Cette trinité paradoxale définit l'essence même du Père Noël moderne, ce symbole planétaire né des cendres d'un procès en hérésie qui aurait pu sortir tout droit du Moyen Âge. Car l'histoire que je m'apprête à vous raconter n'est pas celle, édulcorée, que l'on sert aux bambins le 24 décembre. C'est celle d'un combat idéologique féroce, d'une guerre culturelle qui opposa la France à elle-même, le sacré au profane, la tradition à la modernité. C'est l'histoire d'un bonhomme joufflu qui, en l'espace de quarante-huit heures, passa du statut de condamné à mort à celui de figure messianique.
Il existe des dates qui façonnent l'Histoire avec un grand H. Le 14 juillet 1789, le 6 juin 1944, le 11 septembre 2001. Et puis il y a le 23 décembre 1951, à Dijon, quand le Père Noël fut pendu puis brûlé vif sur le parvis de la cathédrale Saint-Bénigne devant 250 enfants médusés. Un mannequin de trois mètres de haut transformé en torche vivante, offert en holocauste au dieu de la chrétienté par un clergé scandalisé. Ce jour-là, la France assista à l'un des procès en hérésie les plus absurdes du vingtième siècle. Le Père Noël, dans son immolation spectaculaire, accomplissait sans le savoir son premier acte de martyr.
L'affaire des grilles de Saint-Bénigne
Naissance d'un martyr
L'histoire commence dans les rues froides d'une ville bourguignonne où l'abbé Jacques Nourissat, 34 ans, surnommé plus tard le « curé des clochards », observe avec une rage contenue les défilés publicitaires des grands magasins. Des hommes déguisés en Père Noël, rouges et blancs, joviales marionnettes du commerce américain. Pour ce jeune prêtre œuvrant dans la paroisse la plus pauvre de Dijon, là où les femmes se prostituent pour survivre et les hommes sortent de prison, ce spectacle est une insulte. Le Père Noël, dans son esprit originel, incarne l'amour gratuit et le don. Mais celui-là, celui qui fait de la réclame pour vendre des marchandises, c'est une imposture. Un usurpateur qui profane le sacré.
Avec l'accord de sa hiérarchie, il organise donc l'impensable. Le 23 décembre à 15 heures, en plein après-midi, devant des centaines d'enfants du patronage, l'effigie géante est pendue aux grilles de la cathédrale, puis livrée aux flammes. Le communiqué qui suit ne laisse aucun doute sur les intentions : « Le Père Noël a été sacrifié en holocauste. À la vérité, le mensonge ne peut éveiller le sentiment religieux chez l'enfant. » Le vocabulaire n'est pas choisi au hasard. Holocauste. Usurpateur. Hérétique. Le Père Noël n'est pas simplement critiqué, il est jugé et exécuté comme on brûlait les sorcières au Moyen Âge.
L'épiscopat français soutient cette action symbolique sans ambiguïté. Dans les pages de France-Soir du 24 décembre, le porte-parole de l'Église dénonce un ennemi infiltré : « Le Père Noël et le sapin se sont introduits dans les écoles publiques alors qu'ils sont la réminiscence de cérémonies païennes qui n'ont rien de chrétiennes tandis que, au nom d'une laïcité outrancière, la crèche est scrupuleusement bannie. » Le message est clair : Noël appartient au Christ, pas à un vieil homme ventripotent distribuant des cadeaux. L'accusation d'usurpation est officiellement formulée.

La contre-offensive du chanoine Kir
Première résurrection de l'immortel
Mais voilà que l'affaire prend une tournure inattendue. Car le maire de Dijon n'est autre que le chanoine Félix Kir, prêtre-député connu pour son catholicisme social et accessoirement pour avoir donné son nom à un apéritif à base de vin blanc et de crème de cassis. Partisan d'un rapport moins rigide à la foi, Kir se désolidarise immédiatement du clergé local et organise une riposte spectaculaire.
Dès le lendemain, 24 décembre, en pleine veillée de Noël, un sapeur-pompier grimpe sur le toit de l'hôtel de ville déguisé en Saint Nicolas. Sous les projecteurs, devant une foule ébahie, le Père Noël ressuscite. La presse locale, narquoise, titre : « Le Père Noël a gagné la seconde manche ! Victime dimanche de l'autodafé, il a confondu lundi ses détracteurs en apparaissant dès la tombée de la nuit sur les toits de l'hôtel de ville. Il était frais, et ne paraissait nullement se ressentir du traitement digne de l'Inquisition qu'une poignée d'énervés lui avait fait subir la veille. »
Cette résurrection spectaculaire devient tradition. Depuis 1951, chaque 24 décembre, un Père Noël descend en rappel depuis la tour Philippe-le-Bon de Dijon sous les yeux de centaines d'enfants, cette fois émerveillés. L'exécution ratée du Père Noël se transforme ainsi en célébration annuelle de sa victoire. Le martyr devient immortel. Son supplice, ritualisé année après année, scelle son invincibilité.
Quand l'Amérique divise la France
Le procès de l'usurpateur
L'affaire fait les gros titres nationaux et internationaux. Le New York Times publie une dépêche sous le titre évocateur : « Une ville française secouée par un conflit à propos du Père Noël ». L'hebdomadaire démocrate-chrétien Carrefour organise un débat le 26 décembre, opposant l'écrivain pieux Gilbert Cesbron, pour qui « la crèche passe avant la cheminée », et René Barjavel, anticlérical convaincu qui défend « le vieux magicien barbu de l'enfance émerveillée ». François Mauriac et Jean Cocteau s'en mêlent. La France intellectuelle s'embrase autour d'un bonhomme en costume rouge.
L'anthropologue Claude Lévi-Strauss, fasciné par cet événement, en fait un objet d'étude dans un essai magistral publié en 1952 dans Les Temps modernes : « Le Père Noël supplicié ». Il y observe la manière dont les traditions américaines se sont implantées en France avec une facilité déconcertante :
« Tous ces usages qui paraissaient puérils et baroques au Français visitant les États-Unis se sont acclimatés en France avec une aisance et une généralité qui sont une leçon à méditer pour l'historien des civilisations. » Et il ajoute, ironique : « En voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n'ont fait que restaurer une figure rituelle dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prouver eux-mêmes la pérennité. »
Car le paradoxe est total. En brûlant le Père Noël comme un hérétique, l'Église lui confère involontairement un statut mythologique. Il devient martyr, victime d'une institution trop sérieuse face à la magie de l'enfance. Le clergé dijonnais, en reproduisant les gestes de l'Inquisition, ne fait qu'ancrer davantage dans l'imaginaire collectif l'idée que le Père Noël est immortel. L'accusé d'usurpation devient figure christique malgré lui, sacrifié pour sauver l'émerveillement de nos chérubins.

L'invention d'une légende
Généalogie de l'immortel
Mais qui est vraiment ce Père Noël dont on discute tant ? Contrairement à la légende urbaine tenace, ce n'est pas Coca-Cola qui l'a inventé. Le personnage du vieillard barbu distribuant des cadeaux existait bien avant 1931, année où l'illustrateur suédois Haddon Sundblom le dessine pour la célèbre marque de soda. Dès 1881, le caricaturiste Thomas Nast le représentait déjà en rouge et blanc dans le magazine Harper's Weekly. Et si l'on remonte plus loin encore, on trouve Saint Nicolas, l'archevêque de Myre au quatrième siècle, connu pour sa générosité envers les enfants et les pauvres.
Lorsque les Hollandais s'installent en Amérique, leur Sinterklaas devient Santa Claus. En 1821, le poète Clement Clarke Moore écrit « La nuit d'avant Noël », où apparaît un bonhomme jovial tiré par des rennes. En 1939, on ajoute même Rudolph, le neuvième renne au nez rouge lumineux, pour éclairer le chemin.
Alors, quel rôle a joué Coca-Cola ? Celui de fixateur d'image. Pendant trois décennies, de 1931 à 1964, Sundblom peint des publicités montrant un Père Noël chaleureux savourant une bouteille glacée pendant sa tournée. Il utilise d'abord son ami Lou Prentiss, représentant commercial à la retraite, comme modèle. À sa mort, il se peint lui-même devant un miroir. Le public scrute ces images avec une attention maniaque. Une année, Sundblom oublie l'alliance du Père Noël : avalanche de lettres inquiètes demandant ce qu'il est advenu de la Mère Noël. Une autre fois, la ceinture est à l'envers, probablement à cause du miroir : nouvelle polémique.
Coca-Cola n'a pas créé le Père Noël. Mais la marque l'a transformé en icône planétaire, uniformisant son image à travers le monde. En 2013, le PDG de Brand Finance évalue la « marque Père Noël » à 1600 milliards de dollars, surpassant largement Apple. Un personnage mythologique devenu produit marketing, exactement ce que redoutait l'abbé Nourissat en 1951. Et pourtant, cette commercialisation même n'a fait que renforcer son immortalité. Plus on le marchandise, plus il s'ancre dans les consciences. Plus on le critique, plus il devient indispensable.

L'immortel en rouge
Triomphe du phénix barbu
Aujourd'hui, le Père Noël règne en maître sur la nuit du 24 décembre. Il a survécu à l'autodafé de Dijon, aux critiques de l'Église, aux accusations de mercantilisme. Il est devenu cette figure universelle que même les non-croyants célèbrent, ce mythe moderne qui traverse les frontières et les cultures avec une facilité déconcertante.
L'histoire du Père Noël est celle d'une construction collective, fruit d'un syncrétisme millénaire entre Saint Nicolas, les traditions scandinaves, la littérature américaine et le marketing du vingtième siècle. C'est aussi l'histoire d'une défaite retentissante de ceux qui voulurent le faire disparaître. Car on ne brûle pas impunément les rêves d'enfance. On ne pend pas les symboles sans les rendre éternels.
Le 24 décembre prochain, comme chaque année depuis 1951, un Père Noël descendra en rappel de la tour Philippe-le-Bon à Dijon. Les enfants lèveront les yeux, émerveillés. Et quelque part, dans l'au-delà des personnages immortels, le vieux bonhomme barbu sourira en pensant à cet abbé qui croyait pouvoir l'anéantir en le transformant en torche.
Car le Père Noël a compris ce que l'Église avait oublié : dans le monde moderne, celui qui survit au bûcher devient légende. Les martyrs deviennent saints. Les usurpateurs deviennent rois. Et les légendes, elles, ne meurent jamais. Le Père Noël est tout cela à la fois : martyr de l'enfance, usurpateur du sacré, et immortel triomphant. Tel le phénix renaissant de ses cendres, il a fait de son exécution publique le socle de son éternité.
