HISTOIRES PARALLÈLES
- Serge Leterrier

- il y a 6 jours
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HISTOIRES PARALLÈLES
Un film de Asghar Farhadi
Comprendre sans réduire
Présenté en sélection officielle lors de la 79e édition du Festival International du Film de Cannes.
Serge Leterrier — Pour Diamont Média
Dans Histoires parallèles, Asghar Farhadi propose un espace de regard plutôt qu’un récit à résoudre. Les trajectoires s’entrecroisent, les perceptions se déplacent, et chaque point de vue éclaire une part du réel. Le film invite à accueillir la complexité humaine d’une façon authentique et sincère.

« Regarder, c’est déjà accepter de déplacer sa certitude. » — Serge Leterrier
Le casting réunit Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney, Adam Bessa et Catherine Deneuve. Une distribution d’une rare intensité, où chaque présence porte déjà une histoire, une densité, une manière d'occuper l'espace. Le réalisateur n'a pas constitué un casting. Il a réuni des regards.
Il y a des films qui avancent par l’intrigue. Histoires parallèles, lui, déplace notre manière de regarder. Dès les premières scènes, une sensation s’installe, presque imperceptible, comme si le récit cherchait moins à expliquer qu’à faire circuler quelque chose entre les êtres. Une parole, un doute, une perception qui glisse d’un regard à un autre.
Asghar Farhadi construit ici un espace où chaque trajectoire porte sa cohérence. Les personnages avancent avec leurs certitudes, leurs souvenirs, leurs blessures, et ces éléments composent une matière vivante, mouvante, qui échappe à toute lecture simplifiée. Cette oeuvre ne cherche pas à organiser le réel. Elle l’expose dans sa matière, dans sa complexité, dans cette manière qu’il a de se transformer dès que plusieurs regards se croisent.
Très vite, une sensation nous traverse. Chaque situation contient plusieurs versions. Chaque parole ouvre un autre chemin. Chaque silence suggère une profondeur supplémentaire. Le récit se déploie alors comme une surface instable, où les certitudes se déplacent, où les positions évoluent, où l’écoute devient essentielle.
Nous entrons dans le film avec des repères. Nous en sortons avec des questions. Et dans cet intervalle, quelque chose se transforme. Le regard s’ajuste. L’attention se précise. Une forme de vigilance apparaît, presque instinctive, face à la manière dont nous percevons les autres.

Asghar Farhadi ne filme pas des conflits au sens frontal. Il filme des décalages. Des glissements. Des moments où une intention rencontre une interprétation différente. Là où un geste sincère peut être perçu autrement. Là où une parole, pourtant claire pour celui qui la prononce, prend une autre dimension pour celui qui la reçoit.
Il n'est pas anodin que ce film trouve sa source dans le Décalogue 6 de Krzysztof Kieślowski — cette méditation sur le regard, sur le désir de voir et d'être vu, sur la frontière fragile entre observer et comprendre. Farhadi hérite de cette tradition sans la reproduire. Il la traverse à sa manière, en y ajoutant sa propre cartographie des malentendus humains.
Dans cet espace, chacun agit avec justesse selon sa propre lecture du monde. Et cette justesse, loin d’apaiser, crée une tension particulière. Une tension qui ne repose pas sur une opposition évidente, mais sur la coexistence de plusieurs vérités.
Histoires parallèles avance avec une précision remarquable dans l’observation des comportements. Un regard qui se détourne, une hésitation, un mot retenu. Chaque détail participe à une construction globale où rien ne semble appuyé, où tout se joue dans l’équilibre.
Nous ressentons alors une proximité troublante avec ces situations. Parce que ces décalages appartiennent à notre quotidien. Parce que chacun porte en lui cette capacité à comprendre et à se tromper dans le même mouvement. Parce que la relation humaine repose sur cette fragilité permanente.

Le cinéma de Farhadi accompagne ce mouvement avec une grande sobriété. La mise en scène se met au service des interactions. Elle laisse respirer les échanges. Elle donne au temps une fonction essentielle. Chaque scène devient un espace où quelque chose se déplace, souvent de manière presque invisible.
Ce choix d’écriture crée une immersion particulière. Nous ne cherchons plus à savoir. Nous cherchons à comprendre. Et cette différence modifie profondément notre place face au film. Le spectateur devient un témoin actif, impliqué dans la circulation des perceptions.
À mesure que le récit avance, une forme de responsabilité apparaît. Une responsabilité du regard. Une attention portée à la manière dont nous écoutons, dont nous interprétons, dont nous jugeons. Le film agit alors comme un miroir, révélant la complexité des liens humains sans jamais les simplifier.
Dans une époque marquée par des positions rapides, par des lectures immédiates, Histoires parallèles propose un autre rythme. Un temps de réflexion. Une ouverture. Une invitation à accueillir plusieurs points de vue sans chercher à les hiérarchiser.
Cette approche donne au film une portée profondément humaine. Il ne s’agit plus de déterminer qui a raison. Il s’agit de reconnaître ce que chacun porte, ce que chacun traverse, ce que chacun perçoit à partir de sa propre histoire.

Le cinéaste parvient ainsi à créer une forme de tension intérieure, silencieuse, qui accompagne le spectateur tout au long de la projection et bien après dans son mouvement. Une tension liée à notre propre rapport au réel, à notre manière de construire du sens à partir d’éléments partiels.
Le film laisse une empreinte. Il ne cherche nullement à conclure. Il ouvre. Il invite à poursuivre cette réflexion dans notre propre manière de regarder le monde et les autres.
À travers Histoires parallèles, le cinéma retrouve une fonction essentielle. Il devient un espace de circulation. Un lieu où les perceptions se rencontrent, se confrontent, s’enrichissent. Un lieu où la complexité humaine trouve une forme d’expression juste.
Nous ressortons avec une sensation claire. Comprendre ne consiste pas à trancher. Comprendre demande d’écouter, de regarder, d’accepter que plusieurs vérités puissent coexister dans un même espace.
Et dans cette coexistence, quelque chose se joue. Quelque chose qui nous relie.
« Une vérité isolée rassure. Une vérité partagée transforme. » — Serge Leterrier
14 mai 2026 en salle | 2h 19min | Drame


